Shadi Ghadirian

(1974, Téhéran)

Les photographies Shadi Ghadirian sont surprenantes. Elles transcendent les frontières géographiques et nous mettent en contact direct avec un autre monde.

Shadi Ghadirian est l’une des photographes les plus remarquables de sa génération, née à Téhéran en 1974, quelques années seulement avant la révolution islamique. Elle est apparue sur la scène artistique internationale dans les années 1990 avec sa série Untitled Qajar, et depuis, elle est devenue l’une des artistes les plus actifs et remarqués d’Iran – celle qui est largement présente en Europe, aux États-Unis, au Moyen-Orient et au-delà, et est achetée par les musées à travers le monde. Sa fascination pour la vie paradoxale des iraniennes d’aujourd’hui est un clin d’œil à l’autorité et montre une parodie des attentes sociales, des restrictions sociales et des lacunes qui dépeignent sa vie et son époque.
Sa propre vie et son travail sont façonnés par les règles et les restrictions de l’Iran post-révolutionnaire, une source d’inspiration riche. Au cours des trente dernières années, l’Iran a connu de profonds changements. Les artistes font face à la censure, aux restrictions sur les imports-exports, à l’absence d’une infrastructure culturelle promouvant l’art, au manque de fournitures et d’équipements et du peu de galeries professionnelles ; plus récemment, les sanctions bancaires forcent les artistes et les galeries iraniens à s’appuyer sur des transactions financières complexes pour recevoir le paiement de leur travail. En dépit de cela, le pays continue à produire des artistes reconnus.
La photographie a toujours eu une forte popularité en Iran, depuis la cour d’Qajar dans le milieu du XIXe siècle, lorsque Nasser el-Din Shah (1831- 1896) est devenu un collectionneur passionné de photographies. Après la révolution islamique de 1979, les Iraniens se tournèrent vers la photographie pour documenter leur vie au cours de la longue et destructrice guerre Iran-Irak (1980-88).
Les photographes suivirent le renouveau iranien sur la scène internationale avec le succès de la nouvelle vague de cinéastes, et les visites des nombreux artistes iraniens en exil comme Shirin Neshat et Shirana Shahbazi. L’Iran, avec tous les complexes et les histoires de ses antécédents sociaux, devient un endroit riche d’inspiration : les artistes n’ont pas besoin d’inventer un concept pur, afin de travailler. Il y a déjà beaucoup à dire.
En outre, c’est un bon moment pour être un photographe en Iran. Lorsque Shadi Ghadirian est diplômée en 1998 de l’université Azad, elle est l’une des premières à sortir de ce département de photographie. Téhéran avait quelques galeries d’art modestes, et seule une poignée d’elles acceptait la photographie comme une forme d’art. La scène de l’art a énormément changé au cours des dernières années. L’intérêt pour la photographie a explosé et les galeries sont maintenant en compétition les unes avec les autres. Les photographes, qui travaillaient principalement pour les journaux et les magazines (progressivement censurés et fermés), commencèrent finalement à vivre décemment de leur travail. Les jeunes talents sont la chasse gardée des galeries. Les collectionneurs achètent parfois des œuvres à des prix hasardeux, mais le buzz est là et le marché encourage les jeunes talents.
Le travail de Shadi Ghadirian a exclusivement pour sujet les préoccupations personnelles des femmes iraniennes de sa génération. L’évolution de son travail au cours de la dernière décennie a son propre contexte social : elle illustre la quête de la jeunesse adolescente pour plus de liberté, elle questionne les rôles assignés aux femmes et les innombrables tâches domestiques qui leur sont affectées, elle explore la voie pour une vie plus colorée, elle révèle la portée de la censure, et s’interroge sur le sort d’une génération vivant en face d’un ordinateur. Son travail est donc autobiographique, en contact visuel avec le pays et ses systèmes. Par-dessus tout, sa démarche est un parfait exemple de comment la photographie peut avoir une fonction sociale et maintenir au plus haut une esthétique visuelle et technique.

Untitled Qajar Series, 1998-1999
Avant et après avoir obtenu son diplôme, Ghadirian a travaillé comme assistante à temps partiel pour son professeur, le photographe et historien de la photographie Bahman Jalali, qui a fondé le Musée de la Photographie d’Iran avec Javadi Rana, sa femme. À l’époque, Jalali et Javadi étaient des photographes et des éditeurs enthousiastes en Iran, et ce fut avec l’encouragement de Jalali que Ghadirian s’intéressa aux vastes archives Qajar du roi Nasser el-Din Shah, photographies du XIXe siècle – environ 20.000 albums sont encore intacts au Musée du Golestan à Téhéran.
Shadi Ghadirian a commencé à travailler sur une trentaine de photographies pour son diplôme. Elle a étudié les images et les poses de femmes Qajar. Elle a recréé ses propres portraits en studio, en noir et blanc, avec des décors et des costumes
spécialement conçus ou empruntés. Elle a convaincu ses sœurs, amis et voisins de se laisser photographier en respectant scrupuleusement la pose officielle des femmes Qajar. Elle les a ensuite photographiées avec les objets de sa vie quotidienne : lecteur de CD, télévision, aspirateur, canette Pepsi, vélo, casque, guitare, peinture, miroir reflétant les livres censurés, canettes de bière et le journal Hamshahri, pour lequel elle a travaillé (qui a été à plusieurs reprises interdit). Ces objets sont « interdits », mais ils passent illicitement la douane et se retrouvent sur le marché noir et dans les maisons, tandis que d’autres sont limités dans leur usage – seules les femmes sont interdites de rouler bicyclette.

Untitled Qajar Series, 1998-1999

Lorsqu’aucun objet interdit n’est visible, les femmes photographiées sont complètement voilées, ressemblant à de belles formes abstraites, décoratives et inanimées comme un pot de fleurs vide. D’autres vous regardent avec un serein, mais énergique regard, leur voile levé, ce qui à l’époque Qajar symbolisait la protestation. Ces simples postures cachent des codes et des règles complexes, et l’effet global est ludique, léger et élégant. Les anachronismes mettent en évidence des vides dans lesquels les produits importés – films, vidéos, livres, magazines, boissons peuvent infiltrer une culture, même si tout semble traditionnel à l’observateur extérieur.
Après sa première exposition personnelle à la galerie Golestan Lili à Téhéran, Shadi Ghadirian a été invitée à présenter ces séries à l’Université Guildhall à Londres en 1999, et son voyage a été parrainé par le Musée d’art contemporain de Téhéran (il semble l’avoir regretté plus tard). Toutefois, Ghadirian a été surprise par la réaction des Londoniens face à son travail : ils ont mal interprété son travail, ils ont pensé que c’était comme cela que les femmes iraniennes d’aujourd’hui s’habillaient à défaut de voir son esprit et de comprendre la dualité et les contradictions de la vie pour les jeunes femmes en Iran. Son objectif était d’afficher les contradictions et les paradoxes de sa société, de présenter les femmes qui ne peuvent pas être définies par leur temps. Ses sujets provocants et hautains retracent la vie schizophrène qu’elles sont obligées de conduire, et les images laissent entendre qu’un sain esprit de défiance reste bien vivant dans les foyers iraniens.

Like Every Day, 2001-2002
Deux ans après avoir obtenu son diplôme, Shadi Ghadirian a épousé Payman Houshmandzadeh, un écrivain et photographe connu pour ses images citadines de la classe ouvrière, capturés dans le tohu-bohu des rues de Téhéran – l’opposé de l’approche Shadi Ghadirian. Lors de son mariage, elle a quitté son domicile familial pour la première fois, peu de jeunes femmes en Iran vivent chez elles à moins qu’elles ne proviennent d’un milieu privilégié, et quand bien même alors, ce ne serait pas socialement acceptable. Soudain Ghadirian a eu à faire face aux tâches quotidiennes de la vie domestique, elle a dû cuisiner, repasser et nettoyer pour la première fois. Elle a dû être une femme de ménage ainsi qu’une photographe et une épouse. (Comme beaucoup de femmes qui veulent que leurs enfants étudient et réussissent, la mère de Ghadirian l’a épargné de ses tâches domestiques.) Ghadirian a également été intriguée par le mariage, elle a reçu un grand nombre de cadeaux pour faire le ménage. Cette nouvelle vie a inspiré sa deuxième et célèbre série, Like Every Day (Comme chaque jour), qui explore les attentes formulées des femmes mariées dans les sociétés traditionnelles, les condamnant à une vie de ménage, de repassage et de cuisine.

Like Every Day, 2001-2002

Dans cette série Ghadirian n’utilise pas le tchador noir que l’on voit dans les images de l’Iran, mais plutôt les tchadors aux riches motifs, colorés, féminins et doux que les femmes portent traditionnellement à l’intérieur de leurs maisons pour recevoir des invités. Ghadirian superpose à ses sujets sans visage qui portent ces tchadors d’intérieur un équipement domestique : un fer à repasser, un balai, une bouilloire, une tasse de thé, des pots et des casseroles, des gants pour la vaisselle ou d’autres accessoires. Avec cette série, Ghadirian a commencé à être ouvertement critiquée par certains établissements publics iraniens, qui ont trouvé le travail trop critique. Plutôt que de confronter directement ses critiques, une fois de plus, elle a utilisé la réalité et l’humour en montrant les restrictions, y compris la censure.

Censors, 2003-2004
Ayant rencontré un grand succès en dehors de l’Iran, Ghadirian est invitée à voyager, à assister à ses vernissages internationaux. Au cours de ces voyages, elle a commencé à lire les livres et les magazines qui ne sont pas disponibles en Iran, en particulier les
publications promouvant les arts et les artistes. Elle a pris conscience de l’écart entre cette culture visuelle et ce qui peut être vu, lu ou montré en Iran, où les livres d’art sont censurés, les peintures de nu supprimées, les pages avec des scènes religieuses ou sexuelles arrachées, et où les magazines de mode presque entièrement recouverts d’encre noire pour couvrir les bras, des jambes ou les autres parties exposées du corps. Cela fut le point de départ d’une autre série de portraits réalisés en studio, pour laquelle elle a demandé à des amis de porter leurs vêtements de tous les jours – leurs tenues sous le camouflage, et à poser comme les modèles des magazines étrangers. Puis Ghadirian a noirci tout ce qui ne devrait pas être officiellement montré en public, conséquent dans un autre esprit de l’exploration de la vie privée, de la vie publique et de la mode. Elle révèle les paradoxes quotidiens des jeunes femmes de sa génération, la schizophrénie de s’habiller pour l’extérieur et l’intérieur de la maison, de désirer la mode et le changement tout en ayant à suivre des règles sociales strictes et archaïques.

Malgré les nombreuses tentations offertes par les résidences à l’Occident, Shadi Ghadirian continue à vivre et à travailler en Iran, et de se concentrer sur la photographie. Elle teste en permanence les limites de la liberté et de l’expression, ce qui reflète les préoccupations de sa génération. Sa génération grandit avec le voile, et expérimente l’islamisation du cursus scolaire et universitaire. Son travail est provocateur et instructif, il explore des moments autobiographiques majeurs qui ont marqué son développement en tant qu’artiste. L’ensemble du travail de Ghadirian révèle son point de vue unique et son grand sens de l’esthétique.
Ses photographies d’un humour sec et délicieusement mises en scène illustrent les contradictions d’une société déchirée entre tradition et modernité – les femmes dans ses photographies semblent être tout simplement revendiquer un droit, mais derrière des portes closes. Dans chaque série, Ghadirian négocie sur la corde raide entre le personnel et le public, la confession et l’art, le documentaire et la fiction. La puissance de ses images, et la fascination qu’elles ont produites dans le monde, ont encouragé de nombreux autres jeunes photographes à venir à l’avant-garde et de s’exprimer.
Le travail de Ghadirian est aussi étroitement lié au style qui a émergé dans le cinéma iranien contemporain, qui brouille la réalité et la fiction : ses photographies, bien que mises en scène, sont basées sur de véritables enjeux sociaux. Elle explore la relation unique de la photographie avec la réalité, des photographies vraies et fausses – vraies, parce qu’elles se référent à une réalité vécue, et fausses, parce qu’elles sont chorégraphiées, planifiées et animées par le désir de faire reconnaître et de partager des préoccupations communes. Elle saisit un moment dans le temps sans révéler le fait, mais en créer une métaphore sur la vie et l’art.
(source Shadi Ghadirian, Iranian Photographer, textes de Rose Issa, 2008)

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