Polke

Polke Sigmar (1941, Oels, Silésie)
Peintre allemand. Après avoir émigré en Allemagne de l’Ouest, il étudie la peinture sur verre à Düsseldorf en 1959, où il fréquente ensuite l’Académie des Beaux-Arts. Première exposition personnelle en 1966, en compagnie de Gerhard Richter, de qui il restera longtemps proche. Ses premiers tableaux peuvent apparaître comme influencés par le Pop Art. Pourtant, par-delà la froideur de la distance critique, bientôt les effets de trame, les superpositions et les citations graphiques donnent à son art sa pleine mesure. Parti d’un refus de la peinture, il s’ouvre, via l’ironie et la violence, à une sorte d’élan équilibré au sein duquel se combattent l’effusion et la mise en page. À tel point que ses tableaux, de grand format le plus souvent, malgré leur caractère personnel fortement accentué par toute une recherche sur les matériaux et les supports (résines artificielles, pigments métalliques), commencent à apparaître dans les années quatre-vingt comme des foyers où viendraient converger plusieurs des tendances de l’époque – énigmatiques réseaux où s’entremêlent la puissance du signe iconique et la furia du geste, l’achevé et le fugace.

Jeux d'enfants, Sigmar Polke, 1988
Jeux d’enfants, 1988, peinture acrylique et encre d’imprimerie sur tissu synthétique 225×300 cm, Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris

Exposition au Musée de Grenoble, du 9 novembre 2013 au 2 février 2014

Prenant en compte la profonde évolution qui se produit dans sa peinture au début des années 1980, l’exposition rassemblant près de 70 tableaux s’attache aux œuvres réalisées durant les trois dernières décennies de la vie de l’artiste. Elle s’organise selon un parcours chronologique.

L’ambiguïté du réel
Le parcours débute avec un tableau emblématique, Mains (1986-1998), qui était placé à l’entrée du Pavillon allemand à la Biennale de Venise de 1986. Cette peinture s’inspire d’une photographie dont Polke, comme à son habitude, reprend la trame en la grossissant. Avec humour, ironie, l’artiste adresse au spectateur un message sur la question du regard, ambigu à souhait. Une ambiguïté, au demeurant, qui traverse tout son œuvre, et qui n’est que le constat assumé de l’ambiguïté même du réel. Une série de 11 photographies, Les Olgas (1981), illustre en outre l’esprit joueur, voire espiègle, qui animait Polke en permanence dans son rapport au monde.

Couleurs et alchimie
L’exposition se poursuit avec quelques tableaux majeurs des années 80 (Homme noir, 1982, Les Ciseaux, 1982, Hallucinogène, 1983). Ils illustrent les recherches que Polke a menées sur les couleurs, avec notamment l’emploi de matériaux délaissés ou toxiques, et son intérêt à la fois sérieux et ludique pour les phénomènes paranormaux et les sciences occultes. La série des 10 Essais de couleurs (1985-1996), provenant de l’atelier et pour la plupart inédits, offre l’occasion d’approcher au plus près cette alchimie des formes et des couleurs qui fascinait tant l’artiste. Ces expérimentations sont le plus souvent mises au service d’œuvres beaucoup plus ambitieuses, comme Visage d’entrelacs (1986) ou Leonardo (1984).

Regard sur l’Histoire
6 tableaux sur le thème de la Révolution française évoquent le rapport de Polke à l’Histoire (Jeux d’enfants, 1988, La Famille royale, 1988…). S’inspirant de gravures anciennes, qu’il associe aux supports les plus divers et soumet à des traitements picturaux d’un raffinement rare, il restitue à cet événement sa nature paradoxale. D’autres tableaux se réfèrent à des événements historiques, notamment une œuvre très importante de 1986 ayant pour sujet la fameuse exposition de l’Art dégénéré organisée par les Nazis en 1937. Dans cette œuvre, la déformation des points de la trame et le traitement abstrait de la couleur contribuent à brouiller la perception et amplifient l’ambivalence de l’image.

L’envers de l’abstraction
Avec la suite de 7 tableaux intitulée Carrés magiques (1992), tout en se référant à l’esthétique minimaliste et conceptuelle, Polke trace des schémas géométriques qui associent les 7 planètes à des combinaisons mathématiques qu’il peint sur des fonds nacrés dont les tons changent suivant la lumière et la position du spectateur. La magie est ici moins dans ces associations ésotériques que, comme toujours avec Polke, dans la capacité de l’art à mettre en scène les sortilèges du visible (ou de l’invisible !). Lapis-lazuli (1994) est réalisé avec cette pierre semi-précieuse dont l’éclat particulier éclaire les bleus de Fra Angelico et qui disparut de la palette des peintres à partir du XIXe siècle. Dans les deux triptyques majestueux et monumentaux, l’un de 1989, l’autre de 1994, l’artiste utilise une toile transparente, rendant visible, sous la luxuriance des matières et des couleurs, la structure du châssis : en somme, l’envers du décor !

Supports
L’attention particulière que Sigmar Polke porte au support est particulièrement évidente avec certains tableaux où, comme souvent, l’artiste a remplacé la toile préparée par un tissu de nature radicalement autre : toile à matelas, nappe, rideau,… (Perruque, 1983, Notre service client !, 1985, Piques, 1988). Le support apparaît parfois comme l’œuvre à part entière, une sorte de peinture ready-made, ironique et iconoclaste (Mercedes, 1994, Torchons, 1994). Le plus souvent cependant, l’artiste ajoute de nouveaux motifs, se délectant du télescopage des images qu’il crée, celles déjà contenues dans le support, celles qu’il peint, celles qu’il provoque au hasard des taches, des éclaboussures et des coulures (Le Jardinier, 1992, Sel et poivre, 1994).

Hermès Trismégiste
Chef-d’œuvre des années 90, l’ensemble de 4 tableaux intitulés HermèsTrismégiste (1995) est exposé pour la première fois en France. Avec ces peintures monumentales, l’artiste retrouve le thème de l’alchimie (Hermès Trismégiste est censé en être le fondateur) et s’inspire d’une marqueterie de marbre provenant du pavement de la cathédrale de Sienne. Syncrétisme, union des cultures et des religions sont ici convoqués dans un grand maelstrom de couleurs (les trois primaires) qui fusent, se répandent, défiant les lois de la gravitation, du dessus et du dessous du tableau.

Images
Dans les années 2000, Polke continue de prélever dans les journaux, magazines, livres les images les plus inattendues qu’il intègre à ses compositions en utilisant le procédé de la trame photographique qu’il grossit, déforme, stylise, réinterprète… (On donne du grain aux poules, 2005, Cabinet fantôme, 2005) La question de l’image est centrale dans son œuvre. Il en démonte les mécanismes avec une application jubilatoire mais aussi bouscule les hiérarchies pour mettre en évidence le nivellement du jugement critique face à l’omniprésence – et l’omnipotence – des images dans notre société. Entre réel et irréel, réalité et rêve, figuration et abstraction, les frontières s’estompent, disparaissent.

Laterna Magica
L’exposition se termine sur une Laterna Magica de 1992, composée de 6 tableaux peints recto-verso, inspirés de gravures anciennes illustrant un conte : l’Histoire du chien. Polke s’appuie sur le monde de l’enfance pour une fois encore évoquer sa fascination pour les images, ce qu’elles révèlent sur l’univers et sur nous-mêmes, ce qu’elles disent et ce qu’elles cachent, leurs sortilèges et leurs mensonges, cela sans jamais se départir du sourire de celui qui sait que tout n’est qu’un songe, un rêve absurde, drôle et cruel.

(source http://www.museedegrenoble.fr)