La Fenêtre

« Des losanges égaux étaient disposés à l’une des deux fenêtres. Elle regarda la campagne par les verres de couleur.
À travers les bleus tout semblait triste. Une buée d’azur immobile répandue dans l’air allongeait la praire et reculait les collines. Le sommet des verdures était velouté par une poussière marron pâle inégalement floconnée, comme s’il fût tombé de la neige, et dans un champ bien loin, un feu d’herbes sèches que l’on brûlait semblait avoir des flammes d’esprit de vin.
Puis par les carrés jaunes les feuilles des arbres étaient plus petites, le gazon plus clair et le paysage entier comme découpé dans du métal. Les nuages détachés figuraient des édredons de poudre d’or prêts à crever ; on eût dit l’atmosphère illuminée. C’était joyeux ; il faisait chaud dans cette grande couleur topaze, délayée d’azur.
Elle mit son œil au carreau vert. Tout fut vert, le sable, l’eau, les fleurs, la terre elle-même se confondant avec les gazons. Les ombres étaient toutes noires, l’onde livide semblait figée sur ses bords.
Mais elle resta plus longtemps devant la vitre rouge. Dans un reflet de pourpre étalé partout et qui dévorait tout de sa couleur, la verdure était presque grise, les tons rouges eux-mêmes disparaissaient. La rivière élargie coulait comme un fleuve rose, les plates-bandes de terre semblaient des mares de sang caillé, le ciel immense entassait des incendies. Elle eut peur.
Elle détourna les yeux et par la fenêtre aux verres blancs, tout à coup le jour ordinaire reparut tout pâle et avec de petites nuées indécises de la couleur du ciel. »
_Gustave FLAUBERT, brouillon de Madame Bovary (scène de la valse avec le vicomte)

Indissociable des recherches sur la perspective* à la Renaissance, la fenêtre n’a cessé d’être revisitée selon le goût des siècles et des courants artistiques. Jusqu’à la modernité, les peintres utilisent son cadre pour guider le regard vers des paysages rêvés, des vues réalistes ou, à l’inverse, pour faire pénétrer la lumière au fond des intérieurs plus intimes. Plus tard, de nombreux artistes se servent de la fenêtre et de ses reflets pour brouiller la limite entre le dedans et le dehors. D’un simple élément de décor, la fenêtre devient peu à peu un sujet à part entière. Son ouverture, son cadre, sa lumière, ses carreaux parfois, permettent aux artistes plasticiens d’étudier des voies nouvelles, aboutissant pour certaines à la découverte d’un art abstrait et minimal.
Aujourd’hui, l’écran omniprésent s’apparente à une fenêtre contemporaine, qui trouve sa métaphore la plus puissante dans Windows.

*Pour Leon Battista Alberti, théoricien de la perspective, le tableau est comme une « fenêtre ouverte ». Le dessinateur, le peintre cherchent alors à représenter un monde tridimensionnel sur un plan bidimensionnel.

La fenêtre comme construction du regard, comme cadre, comme limite, comme seuil de l’intime et du public… Révélez le seuil, l’entre-deux, le passage ou l’échappée créés par la fenêtre.

En quoi la représentation de la fenêtre crée-t-elle un autre espace ? Dans quelle mesure ce doublement peut-il transformer la compréhension de votre réalisation ? Comment la présence figurée ou suggérée de la fenêtre construit-elle le regard du spectateur ? Comment la représentation peut-elle révéler l’entre deux espaces ?

Dans un premier temps, dessinez votre intérieur : chambre, bureau, cuisine ou salon en recherchant le cadrage figurant ou suggérant la présence de la fenêtre.
Interrogez-vous sur sa forme, sa fonction, sa symbolique en prenant appui, si vous le souhaitez, sur la carte mentale ci-dessous.

Découvrez les œuvres d’art mises en référence ci-dessous.

Puis, par le dessin, par peinture ou par toute autre technique qui vous semble adaptée, réalisez votre production finale révélant le « rôle » que vous attribuez à la fenêtre. Dans votre bloc-notes d’arts plastiques, commentez les différents états de votre travail en pointant ce que vous avez obtenu, les qualités que vous avez produites et les questions que vous vous êtes posées.

Références artistiques

  • Jan VAN EYCK, Les Époux Arnolfini, 1434, peinture sur bois, 82 cm x 60 cm
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Époux_Arnolfini
  • Lorenzo DI CREDI, La Dame aux jasmins, 1485-1490
  • Albrecht DÜRER, L’Autoportrait aux gants (ou Autoportrait à vingt-six ans), 52 x41 cm, huile sur toile, 1498
  • REMBRANDT, Rembrandt gravant ou dessinant près d’une fenêtre, 1648, eau-forte, pointe sèche et burin. 16 x 13 cm
  • Samuel VAN HOOGSTRATEN, Boîte optique, 58 x 88 x 60,5 cm, 1650
    Cette boîte est le fruit de la manipulation magistrale d’une perspective centrale et de sa forme anamorphique… un vrai théâtre optique.
  • Johann VERMEER, Jeune femme à l’aiguière, 1662-1665
    Le sujet de la peinture est une femme préoccupée, tandis qu’elle exerce une activité quotidienne, un thème que Johannes Vermeer a fixé à plusieurs reprises sur la toile ; elle est dans le coin d’une pièce avec une main sur la fenêtre ouverte et l’autre sur la cruche. Le mouvement silencieux, l’expression du visage doux de la femme et de la sérénité du bleu de la jupe donnent à la composition un aspect de pureté et de paix intérieure. La cruche d’eau, symbole de purification, souligne l’association avec la pureté. Vermeer a utilisé l’invasion de la lumière de la fenêtre pour attirer l’attention sur la région située sous son bras. Source Wikipédia
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeune_femme_à_l’aiguière
  • Caspar David FRIEDRICH, Femme à la fenêtre, 1822, huile sur toile, 44 x 37 cm
  • Henri MATISSE, Fenêtre ouverte à Collioure, 1905, 55 x 46 cm
  • Pierre BONNARD, Jour d’hiver, 1905-1910, huile sur toile, 49 x 61,5 cm 
  • Marc CHAGALL, Paris vu par la fenêtre, 1913
  • Henri MATISSE, Nice, cahier noir, 1918, huile sur toile, 33 x 40,7 cm
  • Marcel DUCHAMP, Fresh Widow, 1920, réplique miniature (77 x 45 cm) d’une fenêtre « à la française », les huit carreaux sont recouverts de morceaux de cuir noir. La fenêtre est placée sur une tablette en bois sur laquelle on peut lire l’inscription : FRESH WIDOW COPYRIGHT ROSE SELAVY 1920
  • René MAGRITTE, Éloge de la dialectique, 1936, gouache sur papier, 38 x 32 cm
  • Edward HOPPER, Morning Sun, 1952, huile sur toile, 101.98 x 71.5 cm (détail en bandeau)
    À l’occasion d’une exposition dédiée au célèbre peintre Edward HOPPER à la Fondation Beyeler en Suisse près de Bâle, le cinéaste Wim WENDERS a, dans un court-métrage, rendu hommage à l’artiste, à ses tableaux et son esthétique singulière.
    https://youtu.be/wxRT_eXGYvg
  • Alfred HITCHCOCK, Fenêtre sur cour (Rear Window), 1954, film
    L.B. Jefferies, reporter photographe, immobilisé chez lui à cause d’une jambe dans le plâtre, passe son temps à observer de sa fenêtre les occupants de l’immeuble d’en face. À l’aide d’un téléobjectif, il remarque le comportement étrange de l’un d’eux… Une histoire de voyeurisme sur fond de psychanalyse.
    Montage alternatif du générique réalisé par Jeff DESOM :
    https://youtu.be/4vHRw9XiFMI
  • Daniel DEZEUZE, Châssis avec feuille de plastique tendue, 1967, bois, plastique transparent, 194,5 x 130 x 2 cm
  • Jacques MONORY, Meurtre n° 10/2 (Les Meurtres), 1968, huile sur toile et miroir brisé avec impacts de balles, 163 x 333,5 cm
    https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/cejbpek/rn7aGBj
  • Bernard PLOSSU, Marseille, 1975, photographie
  • Cindy SHERMAN, Untitled Film Still, #15, 1978, photographie
  • Ellsworth KELLY, Fenêtre ouverte, fenêtre brisée,
  • Alain FLEISCHER, Fenêtre sur cour – La salle de bains, 1990, photographie
  • Bill SPINHOVEN, Eye, 1993
    Les images d’un œil suivent le déplacement du spectateur (grâce à des caméras de surveillance). Ce que je vois, c’est qu’il me voit !
  • Markus RAETZ, Tag oder Narcht (Jour ou nuit), 1998

Questionnement(s) :

  • La représentation ; images, réalité et fiction : la ressemblance – le dispositif de représentation – l’autonomie de l’œuvre d’art, les modalités de son autoréférenciation.

Expérimenter, produire, créer (D1, D2, D4, D5) :

  • Choisir, mobiliser et adapter des langages et des moyens plastiques variés en fonction de leurs effets dans une intention artistique en restant attentif à l’inattendu.
  • S’approprier des questions artistiques en prenant appui sur une pratique artistique et réflexive.
  • Exploiter des informations et de la documentation, notamment iconique, pour servir un projet de création.

Mettre en œuvre un projet artistique (D2, D3, D4, D5) :

  • Faire preuve d’autonomie, d’initiative, de responsabilité, d’engagement et d’esprit critique dans la conduite d’un projet artistique.

S’exprimer, analyser sa pratique, celle de ses pairs, établir une relation avec celle des artistes, s’ouvrir à l’altérité (D1, D3, D5) :

  • Dire avec un vocabulaire approprié ce que l’on fait, ressent, imagine, observe, analyse ; s’exprimer pour soutenir des intentions artistiques ou une interprétation d’œuvre.
  • Établir des liens entre son propre travail, les œuvres rencontrées ou les démarches observées.

D1 Les langages pour penser et communiquer – D2 Les méthodes et outils pour apprendre – D3 La formation de la personne et du citoyen – D4 Les systèmes naturels du monde et l’activité humaine – D5 Les représentations du monde et l’activité humaine