Cubisme

France, 1908-1920

Ni mouvement, ni véritable groupe, le Cubisme représente une étape importante dans la longue recherche des peintres sur l’espace, la perspective, le rendu des volumes sur la bidimensionalité de la toile. Son histoire est indissociable des deux artistes qui l’ont inventé et porté à son terme de 1908 à 1914 : Braque et Picasso. À l’origine du Cubisme, on peut déceler deux influences convergentes : d’une part l’héritage du dernier Cézanne (surtout chez Braque) ; d’autre part la découverte des arts primitifs (surtout chez Picasso) : la sculpture ibérique, l’art d’Océanie et les masques africains, dont l’impact est évident dans la partie droite des Demoiselles d’Avignon (1907) unanimement considérées comme le coup d’envoi de l’aventure cubiste. Celle-ci est ponctuée des séjours des deux peintres hors de Paris, surtout dans le Sud. Au cours de l’été 1908, Braque peint à l’Estaque et Matisse écrira plus tard : « (…) c’est Braque qui fit le premier tableau cubiste. Il rapporta du Midi un paysage qui représentait un village au bord de la mer, vu d’en haut. Pour donner plus d’importance aux toits… il avait continué le dessin des signes qui représentaient ces toits jusqu’en plein ciel, et les avait peints d’un bout à l’autre de ce ciel… » (Transition, 1935). Parallèlement, Picasso à La Rue-des-Bois près de Creil, peint des paysages (Maisonnette dans un jardin) et des portraits, eux aussi indiscutablement cubistes. Au cours de l’hiver 1908 ( « À ce moment là, presque chaque soir, j’allais voir Braque dans son atelier. Il fallait absolument que nous discutions du travail accompli pendant la journée » propos rapportés par F. Gilot), et pendant l’été suivant – Braque à la Roche-Guyon, Picasso à Horta de Ebro- le style du premier cubisme est défini. La palette est sourde, dominée par les bruns, les gris, les verts sombres. Les formes sont rendues en une cristallisation géométrique – qui doit encore beaucoup à Cézanne – d’où tout clair-obscur, tout effet atmosphérique a disparu, mais non pas encore tout effet de profondeur, même si la perspective n’obéit évidemment plus aux règles. À la fin de 1909 et pendant l’année 1910, le Cubisme – où apparaissent les premiers tableaux ovales – évolue vers une fragmentation, une décomposition croissante de la forme : l’objet ou la figure se présente brisé, toutes ses faces déployées. C’est ainsi (dans ce mode que Juan Gris qualifiera d’ « analytique ») que Picasso peint les portraits des trois marchands qui d’un bout à l’autre soutiennent l’entreprise : D. Kahnweiler, A. Vollard et W. Uhde. C’est ce cubisme que défend Apollinaire, écrivant : « ce qui différencie le cubisme de l’ancienne peinture, c’est qu’il n’est pas un art d’imitation, mais un art de conception qui tend à s’élever jusqu’à la création » et ailleurs « je sais bien que le Cubisme est ce qu’il y a de plus élevé aujourd’hui dans l’art français » (L’Intransigeant, 11 octobre 1911). Malgré la difficulté de lecture des toiles de cette époque, elles appartiennent toutes au domaine figuratif et, peut-être pour le manifester plus clairement, apparaissent en 1911 des éléments y ramenant du réel : typographies, d’abord peintes à la main (Picasso, Ma Jolie, 1911) puis au pochoir (Braque, le Portugais, 1911), faux-bois (Braque, Hommage à Jean-Sébastien Bach, hiver 1911-1912). Pour tous ces apports, la formation de peintre-décorateur de Braque a son importance. L’année 1912, outre qu’elle voit naître le premier collage cubiste (Picasso, Nature morte à la chaise cannée) est un tournant essentiel : la couleur apparaît, d’abord tache timide (Picasso, Nature morte espagnole, printemps 1912) puis avec le séjour à Céret avec Juan Gris, de plus en plus structurante. Les plans s’élargissent, la fragmentation se fait moindre, tout effet de profondeur disparaît tandis que se généralise l’emploi du collage. La guerre de 1914 (où Braque sera blessé) marque la fin d’une collaboration peut-être unique dans l’histoire de l’art. Il est moins arbitraire qu’il n’y paraît de mettre à part le parcours de Braque et de Picasso : après les Indépendants de 1909, les deux amis n’exposent plus aux Salons et vivent assez isolés. Ils ne participent donc pas à la fameuse salle 8 du Salon d’Automne de 1911, avec Metzinger, Léger, Le Fauconnier, la Fresnaye, et Gleizes. Gleizes et Metzinger, auteurs de Du Cubisme (1912), sont rarement reçus dans leurs ateliers. Léger, Mondrian, Robert Delaunay, Duchamp et d’autres grands artistes – sculpteurs en particulier comme Laurens, Archipenko ou Duchamp-Villon – d’autres pays – en particulier la Tchécoslovaquie – participent à un moment où à un autre, souvent de façon tangentielle, à l’aventure cubiste, dont l’essentiel se trouve joué en un temps très bref, avec des conséquences incalculables.

Alexandre Archipenko, Georges Braque, Albert Gleizes, Juan Gris, Fernand Léger, Jacques Lipchitz, Jean Metzinger, Pablo Picasso.
*Compotier, bouteille et verre (détail), Georges Braques, 1912