Untitled Film Stills de Cindy Sherman

« Bien que je n’aie jamais considéré mon œuvre comme féministe ou comme une déclaration politique, il est certain que tout ce qui s’y trouve a été dessiné à partir de mes observations en tant que femme dans cette culture. » Cindy Sherman

Untitled Film Stills (Photographie de plateau sans titre), années 1977-1980
Série d’environ 69 photos en noir et blanc qui reprend le genre des « stills » des films de série B des années cinquante. Chaque stills de Cindy Sherman est l’image d’une femme stéréotypée, dans un décor réel. Mais si les photos sont faciles à situer au premier regard, elles ont quelque chose d’inconfortable. C’est ce sentiment d’inquiétante familiarité qui est l’aspect le plus remarquable des stills. Pour le critique Els Barents, ce qui donne aux photos de Sherman une autre dimension que celle de simples stéréotypes, c’est qu’elle sait parfaitement ce qui se passe avec la femme qu’elle représente et qu’elle prend ses distances avec le personnage dans lequel elle s’est glissée. Elle se différencie autant du stéréotype de la star américaine comblée que son visage se différencie des innombrables représentations qu’elle en donne. Le visage de Cindy Sherman est une base neutre sur laquelle elle inscrit d’innombrables visages dans des myriades d’incarnations. Les stills alimentent de nombreuses théories. Pour l’historien d’art Richard Brillant, ils sont des autoportraits. Pour David Rimanelli, ils ne sont le portrait de personne puisque l’idée d’un sujet unitaire est en soi une fiction. Pour les féministes, les stills définissent le sexe féminin privé de son individualité par les conventions sociales. La femme Cindy Sherman ne peut se définir qu’à travers un répertoire de rôles indiquant les limites que la société impose aux femmes.
(source Wikipédia)


Untitled Film Still #84, Cindy Sherman, 1978
photographie en noir et blanc, 30×40 inches (env. 75×100 cm), collection privée, New York.


C’est avec une série d’autoportraits en noir et blanc, intitulés Untitled Film Stills, qui s’inspire directement des films de série B, que Cindy Sherman se met en scène en plagiant les photographies d’actrices de cinéma des années 50 et 60. Dans cette série de photographies, elle revêt différents costumes et joue sur les clichés de la femme blonde, évoluant entre la starlette pulpeuse et la femme d’intérieur consentante. C’est ainsi qu’elle scénarise des vies de poupées, vulnérables et grimaçantes en s’inspirant des médias et de la pop culture.

Empruntés à la filmographie du néoréalisme italien, aux faits divers, à l’histoire de l’art, ou au quotidien, les personnages que joue tour à tour Cindy Sherman, le temps d’un cliché, habitent un univers dans lequel le désir, la peur, la mort, la perversion et la séduction occupent une place prépondérante. L’œuvre de Cindy Sherman intitulée Untitled Film Still #44 de 1979 se situe aux débuts de la carrière de l’artiste. À l’époque, les sujets de ses photographies, réalisées en noir et blanc, sont issus du registre stéréotypé de la féminité du cinéma des années 1950. L’artiste met en scène une actrice (elle-même) dont le vrai visage n’apparaît pas. Vue de loin, il est impossible de la reconnaître. Seule une impression d’attente se dégage de cette image presque anodine dans laquelle une femme fatale se tient debout sur un quai de gare. La précision avec laquelle la photographe a organisé cette scène laisse à penser à une photographie de plateau. Le titre même de la série, Film Stills (Images arrêtées), se réfère à ces photographies de reconstitution de certaines scènes d’un film que les acteurs rejouent pour le photographe à des fins documentaires ou publicitaires.


« Au début de sa carrière, Cindy Sherman s’intéresse aux médias qui, selon elle, ont façonné l’image des femmes du vingtième siècle. Elle en retient les principaux archétypes qu’elle subvertit, en travaillant certains clichés propres au cinéma, à la télévision ou au monde des magazines. Parmi ses premières photographies en noir et blanc figure la série des Untitled Film Stills de 1977, dans laquelle elle incarne des protagonistes du cinéma des années 50 et des séries B de la télévision. Sherman s’approprie ces stéréotypes pour les critiquer et nous faire remettre en cause leur validité. Untitled Film Still #34 présente la femme tentatrice par excellence : allongée dans un lit aux draps froissés, dans une pose langoureuse, elle porte une chemise largement ouverte sur son décolleté. Un autre archétype présenté est celui de la femme fragile, en pleurs, de Untitled Film Still #27, dont le désarroi est intensifié par son visage baigné de larmes et par les traces noires du maquillage qui a coulé sur les joues. Dans un cas comme dans l’autre, tous les marqueurs sont là pour souligner le cliché que constitue chaque situation et le prendre à contre-pied. Ces femmes souvent idéalisées ne sont plus des modèles vers lesquels tendre, mais au contraire des personnages creux. Racoleuse, star de cinéma, ménagère, coquette, garçon manqué, Sherman crée un répertoire d’identités, d’une étonnante diversité, mais, alors même qu’elle les crée, elle semble les désavouer en forçant le trait de la représentation : si les photos de Sherman ne sont que des créations de toutes pièces, alors peut-être ne sommes-nous aussi que des produits entièrement fabriqués par les médias qui façonnent notre identité selon des codes et des modes préétablis. Littéralement prisonnières des clichés qu’elles incarnent, ces femmes sont condamnées à n’être que des objets de série.
C’est Sherman elle-même qui incarne ces différentes femmes, se prêtant au jeu de la dissémination, pour représenter la notion même d’unité perdue. Abandonnées, fragiles, vulnérables, sans échappatoire, les femmes captives qu’elle met en scène se situent en position de subordination par rapport au regard, dont on peut supposer, au vu des poses choisies pour le retenir, qu’il est masculin. Le sujet de la photographie, qui devient l’objet du regard, semble dépourvu de tout pouvoir, sous l’emprise de l’autre. »
Extrait de Représentation, simulacre et identité dans l’œuvre de Cindy Sherman de Laetitia Barrière